Décès d’Albert Memmi, figure de la pensée anticoloniale francophone

Français d’origine tunisienne l’écrivain Albert Memmi est mort ce 22 mai 2020 à Paris à l’âge de 99 ans. Chercheur, enseignant, essayiste et acteur dans des aventures tiers-mondistes, il a marqué plusieurs générations par ses écrits sur la décolonisation et le racisme.

(Jeune Afrique) - C’était l’une des plumes du journal L’Action, fondé en 1955 à Tunis par Béchir Ben Yahmed, et appelé à vite devenir Afrique Action, puis Jeune Afrique. Albert Memmi, né en 1920 dans le quartier juif el Hara à Tunis, s’est éteint à Paris ce 22 mai.

En collaborant volontiers toute sa vie à différents journaux, en multipliant les publications tout en se tenant à l’écart des réseaux et des organisations les plus formels, Memmi a bâti une oeuvre originale et importante, et laissé une empreinte durable dans la scène intellectuelle maghrébine. Qu’on en juge : le président algérien Abdelaziz Bouteflika a tenu, en 2006, à répéter l’exercice de Jean-Paul Sartre en préfaçant une réédition du Portrait du colonisé [Éditions ANEP, collection « Voix de l’anticolonialisme »], à l’occasion du cinquantenaire de la publication du classique.

Lors du festival Maghreb des livres à Paris, en février 2020, c’est un autre Algérien, l’écrivain Kamel Daoud, qui citait à plusieurs reprises le penseur tunisien. Auteur d’une critique totale de la domination coloniale et de l’antisémitisme, qui en a étudié les retombées, intimes, psychologiques et morales, Albert Memmi inspire toujours.

L’expérience vécue

Il s’oriente vers l’écriture en rentrant à Tunis, dans les années 1950, après ses études en France. Memmi est favorable à l’indépendance, et aimerait apporter sa contribution à l’édification du nouvel État. Ne trouvant pas de rôle à jouer dans la politique ou l’administration, le jeune homme, qui a rencontré à Paris des auteurs maghrébins qui l’inspirent, comme Jean Amrouche, s’oriente alors vers la littérature. Il publie coup sur coup deux romans d’inspiration autobiographique à l’indéniable portée politique : Agar et La Statue de sel.

Dès ses premiers livres transpirent des réflexions sur la condition des plus pauvres, des Juifs, et des colonisés. Les systèmes de domination intéressent de près l’enfant issu d’une famille modeste, qui connaît, entre 1942 et 1943, l’expérience des camps de travail forcé prévus par les autorités françaises pour les Juifs en Tunisie. Il se vit, selon ses propres mots, comme un « indigène dans un pays de colonisation, juif dans un univers antisémite, Africain dans un monde où triomphe l’Europe.»

Guy Dugas, auteur d’Albert Memmi: écrivain de la déchirure a analysé la prose de l’auteur tunisien. « Aller de l’expérience vécue à la théorisation est sans doute ce qui caractérise son œuvre », nous confie Dugas. Il le disait ainsi lui-même dans les années 1970, dans son discours de réception à l’Académie des sciences d’Outre-Mer.

Une œuvre riche et diverse

Memmi devient un classique de la pensée anticoloniale francophone en publiant, entre 1957 et 1962, ce qu’on appelle dans les facultés ses « portraits » : Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur et Portrait d’un Juif. Le voilà au Panthéon des Africains libres, aux côtés d’Aimé Césaire et Frantz Fanon. Différence de style toutefois : la plume de Memmi est moins révoltée, moins offensive. Est-ce pour cela qu’avec le temps, il semble avoir été un peu oublié pour penser les questions de domination ?

« S’il est aujourd’hui moins cité, c’est sans doute lié à la diversité de son œuvre, faite de poèmes, de romans, d’ouvrages de sociologie… Ça ne facilite pas toujours l’accès », analyse Dugas. Et s’il recevait beaucoup dans son appartement parisien, signait des préfaces, des articles, sa biographie est aussi marquée par une retenue. « Il se vivait plus comme un moraliste qu’un politique », continue Dugas, qui l’a beaucoup fréquenté à la fin de sa vie.

Memmi reste sur la réserve lors des printemps étudiants en France et en Tunisie dans les années 1960. Des années plus tard, lorsque François Mitterrand devient président en France, les socialistes pensent à lui pour des postes prestigieux, ambassadeur à Tunis notamment. Là encore, il décline, préférant se tenir à l’écart.

Questions brûlantes

Au fil des ans, le fossé se creuse entre Memmi et ses publics tunisien et algérien, auprès desquels il conserve néanmoins une vraie popularité. Principal point d’accroche : son refus de nier la légitimité de l’État d’Israël, même si l’homme soutient l’existence d’un État palestinien. En 1974, l’intellectuel rencontre Mouammar Kadhafi lors d’une visite officielle du guide libyen à Paris. Le courant ne passe pas, Memmi tient tête au colonel.

Malgré tout, la méthode Memmi lui permet tout au long de sa vie de se saisir de questions brûlantes pour le continent africain depuis son expérience singulière. Quand il mène des réflexions sur la langue d’écriture des intellectuels issus des anciennes colonies, c’est avec une expérience singulière d’enfant élevé dans le dialecte judéo-tunisien, ayant appris des rudiments d’hébreu dans un environnement endogène, à l’école rabbinique, et le français via l’Alliance israélite universelle, dont la présence est liée à la colonisation.

Sa pensée de l’altérité et de la domination continue de marquer les jeunes intellectuels du continent africain. En 2008, c’est un jeune doctorant français d’origine burkinabé, Mahamadou Siribié, qui le cite dans sa réponse à Nicolas Sarkozy, qui considérait que l’homme africain n’était pas entré dans l’histoire : « L’utilisation de la différence a légitimé la colonisation. Les colonisateurs ont expliqué leur présence dans les colonies par les soi-disant carences du colonisé. »

Jules Crétois (Jeune Afrique)

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Albert Memmi : Je n'ai pas sollicité l'Histoire qui m'a posé dans son vent. Mon père était artisan bourrelier, ma mère une femme au foyer illettrée. Ma famille était pauvre, et j'étais un juif qui parlait l'arabe dialectal. J'ai appris tard le français. Au lycée Carnot de Tunis, je découvre la douceur et le charme de cette langue qui deviendra mon outil de travail.

Par principe, je ne me revendique d'aucune partie exclusive. Je prends ce qu'il y a de bien chez les uns et chez les autres. Je suis un juif de condition, mais je n'ai aucune pratique de la kippa. Après l'indépendance de la Tunisie, en 1956, je m'installe en France. Puis j'opterai pour la naturalisation. Parce que j'aspirais à devenir intellectuel français. Mais, dans ma vie, à la pauvreté de ma famille s'ajoutera l'humiliation. J'ai fait l'expérience de la xénophobie et du racisme avec les communautés juive, arabe et autres que je fréquentais. Mais je n'ai jamais baissé les bras. Ce qui a forgé mon caractère de rebelle. Et fait de moi un observateur attentif de ma société.