Charles Aznavour est décédé. La France perd un modèle réussi d'intégration.

Charles Aznavour, dernier des géants de la chanson française, est mort dans la nuit de dimanche à lundi, à l'âge de 94 ans à son domicile dans les Alpilles (sud de la France), ont annoncé à l'AFP ses attachées de presse. La perte de cet enfant d'Arméniens est aussi une perte d'un modèle de l'intégration réussie.

(Maglor et AFP) - «La bohème», «Je m'voyais déjà», «La Mamma», «Comme ils disent»... Du haut de son mètre soixante-cinq, Charles Aznavour, mort dans la nuit de dimanche à lundi à 94 ans, était le dernier «grand» de la chanson française, dont il a été l'ambassadeur à travers le monde.

«J'ai fait une carrière inespérée mais exemplaire», avait confié le «Sinatra français» à l'AFP. «Tout est une question de chance». De chance mais aussi de talent et de volonté, puisqu'il a dû lutter à ses débuts pour imposer sa taille, son physique et sa voix atypiques, avant d'arriver tout en haut de l'affiche.

«Côté critiques, j'ai été servi: on a dit que j'étais laid, petit, qu'il ne fallait pas laisser chanter les infirmes», racontait celui que la critique anglo-saxonne avait surnommé à ses débuts «Aznovoice» (jeu de mots signifiant: il n'a pas de voix).

Charles Aznavour (de son vrai nom Aznavourian) naît à Paris d'un couple d'immigrés (Misha et Knar Aznavourian) venus d'Arménie pour fuir le génocide turc de 1915 et qui attendent un visa pour les Etats-Unis. Il gardera des liens très forts avec le pays de ses ancêtres. A ses débuts, il veut devenir comédien et fait de la figuration au théâtre et au cinéma.

Aznavour se lance dans la chanson en duo avec Pierre Roche au début des années 1940. En 1946, il rencontre Charles Trenet et Edith Piaf, qui le surnomme «le génie con» et le force à se refaire le nez. Il écrit pour d'autres («Plus bleu que le bleu de tes yeux» pour Piaf, «Je hais les dimanches», refusée par Piaf mais adoptée par Juliette Gréco) mais n'a aucun succès comme interprète et se voit affublé du sobriquet peu flatteur d«'enroué vers l'or».

Un artiste découvert au Maroc

C’est au Maroc qu’il portait énormément dans son cœur, que Charles Aznavour connaît son premier succès en 1953. En effet, alors qu’en France il chante dans l’indifférence générale, Casablanca lui réserve un accueil et un triomphe sans pareil. Ce début de carrière est brisé par un violent accident deux années plus tard à Saint-Tropez qui le tient éloigné de la scène et des feux de la rampe.

La donne change avec le succès de «Sur ma vie» (1954) et des passages à la célèbre salle de concert parisienne L'Olympia. Au cinéma, il tourne avec François Truffaut pour «Tirez sur le pianiste» en 1960, l'année de sortie de «Je m'voyais déjà», l'une de ses plus fameuses chansons.

En 1963, Aznavour triomphe au Carnegie Hall de New York et, devenu une vedette internationale, se lance dans une tournée mondiale. Il se rend alors pour la première fois en Arménie. Deux ans plus tard, il monte l'opérette «Monsieur Carnaval», d'où est tirée «La bohème».

Et en 1968, il épouse en troisièmes noces une Suédoise, Ulla Thorsell. Dans les années 1970, Aznavour se frotte à des thèmes de société dans ses chansons: «Mourir d'aimer», tirée du film du même nom et inspirée par le suicide d'une enseignante en 1969 après une liaison avec un élève, ou «Comme ils disent», qui évoque l'homosexualité.

Les plus grands artistes reprennent ses chansons: Ray Charles chante «La Mamma» (écrite par Aznavour avec Robert Gall, le père de France Gall), Fred Astaire «Les plaisirs démodés» et Bing Crosby «Hier encore». Il poursuit aussi sa carrière au cinéma, avec notamment «Le Tambour», de Volker Schlöndorff (1979) ou «Les fantômes du chapelier» de Claude Chabrol (1982).

En 1988, il vient en aide à l'Arménie, meurtrie par un tremblement de terre, fonde le comité «Aznavour pour l'Arménie» et écrit le texte de la chanson humanitaire «Pour toi Arménie». 

En 1991, il partage la scène à Paris avec son amie Liza Minnelli et, en 1995, rachète les éditions musicales Raoul Breton (Piaf, Trenet, puis, plus tard, Linda Lemay).

Quand d'autres songent à la retraite, lui continue d'enchaîner disques, livres de souvenirs et concerts à travers le monde. «Je n'ai jamais, jamais prononcé le mot adieux!», s'emportait-il en 2011, avant d'entamer une série de 22 concerts à l'Olympia pour ses 87 ans.

Sur scène, il impressionnait par sa vitalité intacte et ne faisait que quelques concessions à l'âge : un prompteur pour pallier les trous de mémoire, un fauteuil pour les coups de fatigue, sur lequel il reposait plus souvent en septembre pour ces dernières représentations au Japon après s'être fracturé un bras cet été. Dans l'une des chansons, «J'abdiquerai», Aznavour évoquait la mort en s'amusant ironiquement de son statut de monument de la chanson: «S'il me reste encore un beau spectacle à faire: un bel enterrement flatterait mon ego».

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Aznavour et l'Algérie

Les Algériens se souviennent de cet artiste de grand talent, ambassadeur de la chanson française, qui avait en 2017 chanté en duo avec Idir "la Bohème" en kabyle. C'était dans le cadre de l'album de duos, Ici et ailleurs avec les grands noms de la chanson française, qui reprennent leurs plus grands succès, dont la Bohème de Charles Aznavour. Dans une vidéo diffusée à l'époque sur Youtube, on voyait bien comment l'artiste travaillait avec Idir pour l'interprétation de sa chanson dans sa version kabyle. "Charles Aznavour pinaillait pour aller au fond des mots même si c'était complexe", avait expliqué Idir qui avait qualifié l'artiste français de "troisième planète après le soleil".

Pour lui, Aznavour est l'un des artistes qui a su prononcer certains mots difficiles de la langue kabyle, juste au point de "dire que c'est un gars de chez nous". L'icône de la chanson française, né Shahnourh Varinag Aznavourian le 22 mai 1924 à Paris et fils d'immigrant, avait déjà chanté devant le public algérois à la salle Atlas dans les années 1970 à l'invitation du Comité des fêtes de la ville d'Alger. Charles Aznavour, dont le gendre est d'origine algérienne, a toujours voulu revenir chanter en Algérie et il avait exprimé sa déception lorsque son concert, du 31 janvier 2008, avait été annulé.

"Je suis frustré et très déçu. Je me faisais une très grande joie de revenir à Alger. Je n'y ai pas chanté depuis plusieurs années. Mon dernier concert avait été organisé par le comité des fêtes de la ville d'Alger", avait dit le grand-père de Leïla (sa petite fille de père d'origine algérienne). Malgré son âge, le chanteur n'a jamais abdiqué et a continué à chanter. Il était annoncé à Bruxelles le 26 octobre et en novembre et décembre à la Seine musicale, près de Paris. "Je ne suis pas vieux, je suis âgé. Ce n'est pas pareil", aimait dire en plaisantant le chanteur de La Mamma et de Emmenez-moi.

Aznavour a chanté  à Tunis en 1955, 1969 et 2009

Charles Aznavour  s'est produit trois fois en Tunisie. En 1955, il avait donné un  premier récital au casino du Belvédère et en 1969 et  2009 dans le cadre  du festival international de  Carthage . L’artiste, à la voix superbe, a enchanté  durant son passage  un public  tunisien ou se mêlent des jeunes et des moins jeunes, en interprétant les meilleures œuvres de son immense répertoire dont ”je vous parle d’un temps”, ”la bohème” et encore ”emmenez moi’