Ces jeunes en colère qui s'opposent à la "machine"

Le renouveau politique par l'accès de jeunes responsables aux commandes se fait sentir un peu partout dans le vieux monde, notamment en Europe. Certes des pays comme l'Algérie constituent un contre exemple flagrant, mais pour combien de temps encore ? Pour comprendre cette monte en puissance de la jeunesse dans le fait politique, le quotidien québecquois Le Devoir a mené l'enquête et la réflexion avec Stéphane Baillargeaon. Il a dressé des portraits de jeunes en colère.

Une tuerie de masse de jeunes a déclenché un mouvement de masse des jeunes. Les survivants adolescents de la récente attaque d’une école secondaire de Parkland, en Floride, fédèrent depuis des gens de tous âges qui se réuniront en bloc à Washington le 24 mars, pour réclamer des mesures de contrôle des armes dans ce pays fou de ses colts et de ses AK-47.

On y attend un bon demi-million de protestataires. Et ce n’est que le début. Ce mouvement hétéroclite qui transcende les divisions d’origines ethniques et de classes sociales promet d’influencer les élections de mi-mandat cette année comme la prochaine présidentielle.

Là comme dans bien des démocraties du monde, les jeunes nés au tournant du siècle, en 2000, votent (ou plutôt peuvent voter) cette année pour la première fois. Les néovotants québécois le feront en octobre sur la scène provinciale.

Les impacts de la montée de la jeunesse militante et politique se font sentir partout. Le jeune Italien Luigi Di Maio, 31 ans, vient de désarçonner électoralement Silvio Berlusconi, « Il Cavaliere », de 50 ans son aîné. Le chef de file du Mouvement 5 étoiles (M5S) sort, et de très loin, grand gagnant des législatives du pays avec environ 32 % des voix cumulées, contre 14 % pour Forza Italia du milliardaire octogénaire, champion politique italien pendant un quart de siècle. En Sicile et dans certaines régions du sud, le mouvement antisystème a attiré la moitié du vote des moins de 30 ans.

Les vieux centres explosent partout. En France, Emmanuel Macron a pulvérisé le Parti socialiste centenaire. En Allemagne, les sociaux-démocrates ont perdu des millions de voix aux législatives fédérales de l’automne. En Autriche, l’hyperconservateur Sebastian Kurz, 31 ans, est chancelier depuis deux mois, ce qui en fait le plus jeune chef d’État au monde.

La colère

« Tout en nuançant d’une situation à l’autre, je dirais qu’une génération politique est en train de se lever dans le monde », commente Cécile Van de Velde, professeure de sociologie à l’UdeM, spécialiste des jeunesses, des âges de la vie, des générations. « Elle se lève de façons très différentes, par exemple en refusant de voter. Mais ce qui me semble déterminant en ce moment, c’est la colère. Ou plutôt les colères sociales et politiques portées avant tout par les jeunes générations. »

Les philosophes font écho à cette prise en compte de la colère comme ciment de l’époque des nouveaux populismes. Le Français Michel Erman (Au bout de la colère, paru en janvier) en fait l’émotion centrale de notre temps, comme le fut le spleen pour les romantiques.

L’Allemand Peter Sloterdijk a élargi la perspective dans Colère et temps(2006) en faisant de cet affect un moteur central de l’histoire. Pour lui, notre modernité avancée constitue un temps de colères généralisées et sans perspectives. De la pure rage sans objet. Le M5S, premier parti de la jeunesse italienne colérique, a organisé des manifs sur le thème du V-Day, soit Vaffanculo, c’est-à-dire « va te faire foutre »…

La Québécoise Van de Velde termine la rédaction de son propre ouvrage sur ce thème « qui va sans doute s’intituler Colères », un essai basé sur des terrains d’observation et d’enquêtes de Santiago à Hong Kong, en passant par l’Europe et l’Amérique du Nord. Elle balance entre deux sous-titres possibles : « Ce que la jeunesse nous dit de ce monde », ou encore « Lettres contre le système ».

Mouvements sociaux

Quelles sont les caractéristiques de ces colères mondiales de la jeunesse ? La spécialiste Van de Velde synthétise en primeur ses observations pour Le Devoir. Elle distingue d’abord les traits des mouvements sociaux de ceux des mouvements politiques proprement dits.

Antisystémisme. « Je suis allée voir des jeunes dans différents endroits de la planète et partout, des jeunes m’ont dit être contre le système, qui n’a pas la même définition selon les sociétés, probablement parce qu’il y a de la difficulté à nommer autrement un ennemi.

Le système, ce peut être les forces internationales du capitalisme financier, par exemple. Ou les très grands médias alors attaqués comme des complices. On parle de système parce que ça fait mal sans qu’on sache quoi nommer comme objet de sa révolte, de sa frustration, de sa colère. »

Cristallisation. La colère s’exprime par à-coups. De temps en temps surgit une cause qui permet de la concentrer, les armes en ce moment aux États-Unis, les droits de scolarité au Québec en 2012. « Oui, mais la colère s’est vite élargie, note la professeure. C’est typique des mouvements aujourd’hui qui naissent sur un point puis s’élargissent fortement. »

Déclassement. Les colères sont avant tout portées par des étudiants et de jeunes diplômés. C’est le cas en Floride avec le mouvement post-Parkland. C’était le cas ici en 2012. Le taux de diplomation s’élève et se massifie dans la plupart des pays. « Seulement, avec la crise et l’austérité, alors que les prix du logement augmentent tandis que les salaires stagnent, des chemins s’ouvrent dans les écoles et des portes se ferment dans le marché du travail, dit la sociologue. Il y a donc une frustration. Tout le monde n’est pas en colère, mais beaucoup sont frustrés, notamment en termes socioéconomiques. »

Critiques. Ce ressort de la frustration déclenche des mouvements très critiques. La nouvelle génération socialisée à la démocratie, élevée dans les réseaux sociaux et qui a naturellement de très grandes attentes démocratiques non comblées, fait remarquer la professeure. « On n’est pas dans Mai 68, où la révolte portait sur des valeurs, contre la génération précédente jugée conservatrice. Là, c’est en partie générationnel et c’est aussi plus large. Des jeunes se lèvent pour défendre des causes qui touchent tout le monde. »

En politique ?
Voilà pour les mouvements sociaux. Sur le plan politique proprement dit, la sociologue Van de Velde voit trois éléments communs au mouvement de la jeunesse dans le monde.

Polarisation. Les jeunes, plus que leurs aînés, ont tendance à voter plus aux extrêmes, quand ils votent. Ils sont attirés vers la gauche de la gauche (surtout pour les plus diplômés) ou la droite de la droite (pour les couches moins éduquées). Leur antisystémisme les porte moins vers les partis centristes et classiques.

Aux États-Unis, l’aspirant candidat démocrate à la présidentielle Bernie Sanders a rassemblé des étudiants souvent surendettés. En France, Les Insoumis comme le Front national ont attiré les faveurs de la jeunesse.

Abstention volontaire. Le choix délibéré et réfléchi de ne pas voter gagne du terrain partout. On voit monter une abstention volontaire de gens qui refusent de voter dans un système où ils croient que personne ne les représente.

Renouveau. Il y a un appétit pour de nouvelles figures, note la professeure, en rappelant tous ces nouveaux dirigeants qui stimulent à la Trudeau ou la tactique des partis qui placent à l’avant-scène des personnalités plus jeunes, capables de faire de la politique autrement. Véronique Hivon ou Gabriel Nadeau-Dubois, ça vous dit quelque chose ?

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