Alger bouclée, des dizaines de manifestants sont arrêtés

Malgré des dizaines d'arrestations et une capitale bouclée par la police, une foule massive a défilé sans incident à Alger pour un 14e vendredi d'affilée de manifestations afin de réclamer le départ des figures au pouvoir et l'annulation de la présidentielle du 4 juillet.

(AFP) - La fatigue accumulée pendant 19 jours de jeûne du lever au coucher du soleil pour le ramadan, qui laissait présager un affaiblissement, n'a pas non plus entamé la mobilisation.

Les rues du centre d'Alger sont noires de monde vendredi après-midi, selon un journaliste de l'AFP. La plupart des manifestants ont quitté la rue dans le calme en fin de journée, à l'exception de quelques irréductibles que la police a dispersés en chargeant. Au moins 19 d'entre eux ont été arrêtés.

D'importantes manifestations ont aussi eu lieu dans plusieurs autres villes, dont Oran et Constantine, deuxième et troisième villes d'Algérie, selon le site d'information Tout sur l'Algérie (TSA) et les réseaux sociaux.

L'agence de presse officielle APS en a recensé dans au moins 25 des 48 régions et d'autres étaient prévues en soirée dans plusieurs zones du sud, où les températures sont élevées dans la journée.

Dans la matinée, à Alger, « la police interpellait systématiquement toute personne portant une banderole », a raconté un manifestant, Mehenna Abdeslam, enseignant de l'Université de Bab Ezzouar.

Un journaliste de l'AFP a assisté à l'interpellation d'une femme vendredi matin, tandis que TSA a fait état d'« arrestations massives parmi les manifestants » à Alger.

Sur son compte Facebook, le militant du Parti socialiste des travailleurs (PST), Samir Larabi, a écrit dans la matinée, photo à l'appui, être « en compagnie d'une vingtaine de citoyens dans un fourgon cellulaire » de la police.

La Radio nationale algérienne a constaté « une présence policière accrue » à Alger, évoquant dans son bulletin de mi-journée des « vérifications de papiers et des interpellations par endroits », ainsi que des « confiscations de matériel d'enregistrement de journalistes ».

Dans un communiqué, le Front des forces socialistes (FFS), plus vieux parti d'opposition, a dénoncé une « véritable rafle » et un « état de siège à peine voilé [...] propre d'une dictature naissante ».

Entravé par le déploiement policier inhabituellement massif dans les rues qu'il emprunte chaque semaine, le cortège s'est rendu sur la place des Martyrs, vaste esplanade en contrebas du quartier de la Casbah, à environ 1,5 kilomètre de son itinéraire habituel.

Des véhicules policiers et une palissade empêchent d'approcher du bâtiment.      L'accès aux marches de la Grande Poste avait été bloqué. Photo : Getty Images / AFP / Ryad Kramdi

Toute la journée, véhicules de police et cordon de forces anti-émeutes ont empêché les manifestants de s'approcher de la Grande Poste, bâtiment emblématique du centre d'Alger, épicentre habituel des manifestations dans la capitale depuis le 22 février.

Territoire symbolique que s'est approprié la contestation, les marches du bâtiment, que la police avait vainement tenté de défendre durant plusieurs heures vendredi dernier, ont été ceintes dans la semaine de palissades, officiellement pour des raisons de sécurité.

Comme les précédentes semaines, les slogans ont visé le général Ahmed Gaïd Salah, chef d'état-major de l'armée, de fait l'homme fort du pays depuis la démission le 2 avril du président Abdelaziz Bouteflika sous les pressions conjuguées de la rue et de l'armée.

Ce peuple ne veut pas du pouvoir de l'armée! Y en a marre des généraux! Gaïd Salah dégage! Pas d'élections, bande de mafieux!

 Quelques-uns des slogans des manifestants à Alger

Les réseaux sociaux ont relayé des appels à préserver le caractère pacifique du mouvement de contestation et aucun incident n'a été signalé.

Chaque semaine, les manifestants continuent de réclamer comme chaque semaine le démantèlement du « système » au pouvoir et le départ de ses figures, en tête desquelles, outre le général Gaïd Salah, le président par intérim Abdelkader Bensalah et le premier ministre Noureddine Bedoui, tous anciens fidèles du président Bouteflika.

Ils exigent également l'annulation de la présidentielle prévue le 4 juilletpour lui élire un successeur, estimant que les structures et personnalités toujours en place du régime déchu ne peuvent pas garantir un scrutin libre et équitable.

À la veille de l'expiration du délai de dépôt des dossiers de candidature, aucun candidat d'envergure ne s'est déclaré et le rejet massif du scrutin laisse craindre une participation étatique, suscitant de plus en plus d'incertitudes sur la tenue de la présidentielle.

Plan général à vol d'oiseau de la manifestation.  Plusieurs centaines de personnes manifestaient devant la Grande Poste. Photo : Getty Images / AFP / Ryad Kramdi

Salah dit craindre « un vide constitutionnel »

Alors que MM. Bensalah et Bedoui sont aux abonnés absents, le général Gaïd Salah s'est exprimé trois fois en trois jours cette semaine.

Lundi, il a d'abord opposé une fin de non-recevoir aux revendications de la contestation, estimant « irraisonnable, voire dangereux » le départ des figures du « système » et appelant à accélérer les préparatifs de la présidentielle afin d'éviter un « vide constitutionnel » et de juguler « ceux qui veulent faire perdurer la crise ».

Mardi, il a appelé les manifestants à « s'unir » avec l'armée afin de déjouer « l'infiltration » des manifestations par les « instigateurs de plans pernicieux ».

Et mercredi, il s'est senti obligé d'assurer n'avoir « aucune ambition politique ».

Le retour au centre de l'échiquier politique de l'armée, considérée comme le réel détenteur du pouvoir jusqu'à l'arrivée d'Abdelaziz Bouteflika, fait craindre à certains observateurs un possible scénario « à l'égyptienne ».

En Égypte, le chef de l'armée, Abdel Fattah Al-Sissi, s'est fait élire président après un coup d'État militaire en 2013 contre le président élu Mohamed Morsi. La récente réforme constitutionnelle pourrait lui permettre de se maintenir au pouvoir jusqu'en 2030.

Peu après le coup d'État, M. Sissi avait pourtant assuré que l'armée « resterait éloignée de la politique ».