Algérie : Une foule énorme réclame le départ du régime

Rues d'Alger 29 mars 2019

L'offre du général Ahmed Gaïd Salah de mettre à l'écart le président Bouteflika n'a pas calmé la contestation. Les manifestants veulent la fin du «système» au pouvoir.

(AFP) - Les Algériens, manifestant en masse vendredi dans la rue, ont semblé rejeter la proposition du chef d'état-major d'écarter le président Abdelaziz Bouteflika, dernière tentative en date du régime de calmer plus d'un mois de contestation en Algérie.

A Alger, une foule immense, scandant notamment «le peuple veut que vous partiez tous!», est à nouveau descendue dans les rues du centre-ville, en ce premier jour de week-end, devenu jour de manifestations de masse depuis le 22 février.

Pour ce sixième vendredi consécutif, les Algériens manifestent également très nombreux dans le reste du pays, selon les images diffusées à la télévision nationale et sur les réseaux sociaux.

Difficile à évaluer précisément en l'absence de chiffres officiels, la mobilisation apparaissait très forte à Alger, et sensiblement similaire à celles des trois semaines précédentes, jugées exceptionnelles par les analystes et les observateurs.

Le carrefour devant la Grande Poste, au coeur d'Alger, est noir de monde, comme les rues alentour où un cortège très compact serpente lentement sur plusieurs kilomètres au total.

Mardi, le général Gaïd Salah, personnage clé du pouvoir, a proposé la mise en oeuvre de mécanismes constitutionnels pour écarter le chef de l'Etat, dont il était un fidèle indéfectible depuis qu'il l'avait nommé en 2004 chef d'état-major de l'armée. Il a entraîné dans son sillage nombre d'alliés du camp présidentiel.

Mais les manifestants interrogés par l'AFP disent vendredi souhaiter le départ de l'ensemble du régime et pas seulement celui --qui n'est toujours pas acquis-- du chef de l'Etat.

«Bouteflika tu partiras, emmène Gaïd Salah avec toi!», scandent les manifestants à Alger, ou «FLN dégage», en référence au Front de libération nationale, formation du président Bouteflika et ancien parti unique qui domine la vie politique depuis l'indépendance de l'Algérie en 1962.

Le président du Conseil de la Nation (chambre haute du Parlement), Abdelkader Bensalaha, appelé à assurer l'intérim si M. Bouteflika quitte le pouvoir, a déjà les honneurs des manifestants, dont certains brandissent son portrait sous lequel il est écrit «Dégage!».

Amine, 45 ans, a pris la route aux aurores depuis Béjaïa (180 km à l'est d'Alger) pour manifester dans la capitale. «Nous sommes là pour lancer un dernier appel à ce pouvoir: Prenez vos bagages et partez!», dit-il.

Les dirigeants algériens «nous prennent pour des cons», estime de son côté Samir, vétérinaire de 40 ans. «Après chaque manifestation, on nous sort un nouveau truc pour essayer de nous calmer. Mais nous on veut qu'ils partent tous, il n'y a que ça pour nous calmer.»

Le cortège, où dominent comme chaque vendredi les couleurs du drapeau national --vert et blanc, frappé de l'étoile et du croissant rouges--, chante en choeur l'hymne national, mais aussi le refrain de «La liberté», chanson du rappeur algérien Soolking, dédiée au mouvement populaire.

Lâché par ses alliés

Le président, âgé de 82 ans et à la tête de l'Etat algérien depuis 20 ans --un record de longévité depuis l'indépendance-- apparaît vendredi très isolé, même s'il est toujours en fonction. La majorité des plus zélés alliés de M. Bouteflika ont rallié la proposition de l'armée pour écarter le chef de l'Etat.

Durant la semaine, Ahmed Ouyahia --encore Premier ministre il y a moins d'un mois-- et son Rassemblement national démocratique (RND), pilier de la majorité présidentielle au côté du FLN, ont lâché sans scrupule M. Bouteflika.

Et Abdelmadjid Sidi Saïd, secrétaire général de la principale centrale syndicale, l'UGTA, forte de millions d'adhérents, a fait de même.

Sans rompre publiquement son allégeance, le patron des patrons algériens, Ali Haddad, proche du chef de l'Etat, a démissionné de la présidence du Forum des chefs d'entreprises (FCE), principale organisation patronale, devenue au fil des ans un instrument de soutien politique au chef de l'Etat.

Aux côtés du FLN, le RND, l'UGTA et le FCE avaient fait bruyamment fait campagne durant des mois pour que le chef de l'Etat brigue un 5e mandat à la présidentielle initialement prévue le 18 avril, une candidature qui a poussé des millions d'Algériens à sortir dans la rue.

Seul le FLN n'a pas encore déserté, mais les dissidences s'y font de plus en plus entendre.

«Ultime subterfuge»

Plusieurs soutiens de la contestation, comme l'avocat Mustapha Bouchachi ou la Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme (LADDH), s'opposent à la mise en oeuvre, proposée par l'armée, de l'article 102, permettant la mise à l'écart du chef de l'Etat.

Le processus prévoit des délais trop courts pour garantir une présidentielle libre et transparente, explique notamment la LADDH, qui dénonce un «ultime subterfuge» du pouvoir «pour perpétuer le système décrié et rejeté par le peuple».

Devant la Grande Poste, l'un d'eux brandit une affiche où il est écrit: «102, ce numéro n'est plus en service, veuillez contacter le peuple», une boutade fidèle à l'humour dont ont fait preuve les manifestants depuis le début de la contestation. Sur une grande banderole, on peut lire: «Nous demandons l'application de l'article 2019. Vous partez tous!»