Les Nancéiens Sébastien Di Silvestro et Perrine Sarrazain photographient les habitants de Rabat au Maroc

Le photographe nancéien Sébastien Di Silvestro et sa compagne Perrine Sarrazain ont parcouru Rabat. Pendant deux ans, ils ont photographié les habitants dans une chambre noire. Un ouvrage est à paraître en avril 2020.

(L'Est Républicain) - Avec leur appareils photos, leur matériel vidéo et leur étrange projecteur en forme d’auréole digitale, Perrine Sarrazain et Sébastien Di Silvestro ont pris leurs quartiers depuis deux ans dans la capitale du royaume chérifien. Le soleil glisse sous les cintres de la kasbah millénaire des Oudayas. Dans la plaine en contre-bas, des ouvriers semblent comme des astronautes en suspension sur le toit mordoré du théâtre cosmique de l’architecte anglo-irakienne Zaha Hadid. La ville bruisse encore d’un chant envoûtant comme la bande originale de cette soif collective de modernité, tonifiante mais jamais étanchée par le souffle chaud d’un conservatisme ténébreux. Il en résulte comme une électricité statique bienheureuse, Rabat marche à cloche-pied dans ce XXIe siècle aux futurs parfois antérieurs.

Passage flibustier du tumulte à l’intime

Dans ce charivari sociétal, une équipe d’artistes monte une drôle de tente noire devant le Parlement. Autant dire que sans le "parrainage de sa majesté", il eut été inimaginable d’installer un tel barnum. Ce défi a été rodé voilà cinq ans à Nancy par l’intrépide Sébastien Di Silvestro. Il s’ennuyait à tutoyer les convenances, et décida de convier les Lorrains à se faire photographier dans une tente noire. Expérience mi-ludique, mi-psychanalytique, des centaines de visiteurs ont pris la pose, flambeurs, inspirés ou avachis dans ce studio révélateur des vérités sans fard. Et ils pouvaient se raconter. Ou pas. Un magnéto enregistrait ce passage flibustier du tumulte à l’intime. "Ce fut à la fois une expérience plaisante et puissante", témoigne l’inventeur de cette performance. On y rentrait pour une grignote et on en ressortait parfois en s’étant mis à table.

Tranches de vie plurielles

"Dans ce monde d'algorithmes qui ne rassemble et distingue que les semblables, notre souci d’aller voir les autres nous a permis de creuser vers la singularité", confie Sébastien Di Silvestro. Une quête d’universel par addition de tranches de vie plurielles. Un bonheur pour sociologue, "une source chaude pour l’échange de mémoire", ajoute Perrine Sarrazain. La photographe s’est lovée dans les utopies voyageuses de Sébastien Di Silvestro et au terme de cet accord majeur, ils ont franchi la Méditerranée pour s’imposer un travail de mineur de fond. Pendant des mois, ils ont parcouru les venelles tortueuses comme les contre-allées du pouvoir de la capitale du royaume chérifien, lui-même embarqué dans un maelström vertigineux. Car 20 ans après son arrivée sur le trône, le jeune Mohammed VI a investi presque deux milliards d’euros pour métamorphoser Rabat en phare de l’Afrique.

Séduire puis convaincre

 "Nous avons dû séduire puis convaincre", confie Perrine. Sébastien sourit. "Le défi était immense mais sa taille nous galvanisait car bien entendu, la question de la représentation par des photos ne va pas de soi dans la société marocaine. Et c’est justement cela qui galvanisait".

Pour ce jeu de saute-frontières sociales et de passe-murailles, les artistes ont trouvé des alliés, mieux, des frères d’armes, en tête le magnétique franco-marocain Medhi Assaadi passé de Paris à la Suisse via Oxford, il a investi le Rabat qui l’enchantait dans les yeux de son père. Il turbine dans l’informatique avec Google ou Amazon. Dès le départ, il a accepté la direction du projet "Shoot Your Face", "car l’idée de tirer le portrait des Rabatis m’a donné un sacré coup de fouet". Avec un engagement de guerrier et un sourire ravageur, il a entraîné de nombreux compatriotes et déverrouillé mille et une portes. À cette dynamique s'est ajouté le soutien bienveillant de l’éminent conseiller du roi. De l’historiographe du royaume à l’éminent conseiller du roi André Azoulay, grand chambellan de la libéralisation, de l’entrée du Maroc dans la modernité et inspirateur du malicieux qualitatif "roi des pauvres" accolé par les médias enamourés de Mohammed VI. En avril prochain, les artistes nancéiens livreront cette œuvre collective dans les rues de la ville et en XXL.

Alain DUSART (L'Est Républicain)