Le modèle de l’islam strasbourgeois en six exemples

Le Ministre des cultes, Christophe Castaner, est venu faire l’éloge à Strasbourg de l’organisation de l’islam en Alsace. De son côté, Roland Ries, le maire, s’enorgueillit de sa politique d’intégration des cultes. Pendant le Ramadan, Rue89 Strasbourg s’est penché sur la réalité du modèle religieux strasbourgeois appliqué à l’islam avec la visite de six mosquées.

   « Égalité des devoirs, égalité des droits », telle est la devise qui a prévalu en matière religieuse pour l’équipe de Roland Ries depuis le retour des Socialistes à la mairie de Strasbourg en 2008. La municipalité a usé du droit local des cultes alsacien-mosellan pour intégrer les cultes non-concordataires dans le paysage strasbourgeois.

Avec des moyens simples : financer sur les fonds municipaux 10% du coût de tout nouveau lieu de culte qui en fait la demande ; faciliter l’obtention de terrains via des baux emphytéotiques (bail immobilier de très longue durée) ; modifier le plan local d’urbanisme pour permettre les activités cultuelles… Onze ans plus tard, cette politique a façonné un paysage musulman original, érigé en « modèle strasbourgeois ». Quelle est sa réalité ?

Le premier « iftar citoyen »

Le 16 mai se tenait pour la deuxième année la journée internationale du vivre-ensemble, instaurée par l’ONU. Un rendez-vous que la Grande mosquée de Strasbourg (GMS) n’aurait manqué sous aucun prétexte. En plein Ramadan, tous les Strasbourgeois ont été invités pour le premier « iftar citoyen », rassemblant musulmans et non-musulmans. Pour optimiser sa fréquentation, l’événement à la GMS s’est tenu le samedi 18 mai au soir.

Plusieurs personnalités politiques et universitaires avaient donné rendez-vous au public sous la grande coupole du Heyritz pour exhorter en français à la fraternité et à la paix. 21h approchant, des familles musulmanes de toutes origines se mêlaient aux auditeurs pour célébrer la rupture du jeûne. Sur la moquette bleue de prière, garçonnets en djellaba et fillettes voilées pour l’occasion gambadaient impatients du dîner public à venir. Une soirée à la mesure de l’engagement d’ouverture de la Grande mosquée de Strasbourg.

Volonté franco-marocaine « d’ouverture »

Cette « mosquée-cathédrale » au toit de cuivre est à ce jour l’une des plus grandes de France. Construite à 25% sur les deniers des collectivités locales, elle a aussi bénéficié de financements marocains et koweïtiens, mais surtout de dons privés. Cette « mosquée exemple » est l’étape musulmane du Rally des cultes, proposé aux collégiens de la région. Elle accueille plusieurs rendez-vous œcuméniques, comme en 2014 un concert d’un ensemble juif sous sa coupole, dans le cadre du festival des Sacrées Journées. 

La GMS dispose d’un imam attitré, rémunéré par l’Union des mosquées de France (UMF) et logé par ses soins, ainsi que d’un imam auxiliaire. Ils officient simultanément en arabe et en français. Des imams extérieurs sont régulièrement invités. Pour le dernier vendredi du Ramadan 2019, c’est un imam de la Montagne verte, le docteur en psychologie Fares Rabie, qui a tenu le prêche de la grande prière.

La mosquée phare de Strasbourg n’émancipe cependant pas le modèle strasbourgeois de toute tutelle étrangère. Saïd Aalla, de nouveau président depuis novembre 2017, admet le rattachement de la mosquée phare de Strasbourg au royaume du Maroc :

« Le Maroc est un partenaire fiable et a toujours été un soutien régulier. Nous sommes en train de finaliser une convention avec l’État marocain pour clarifier les droits et devoirs de chacun et nous assurer un soutien financier régulier. »

« Le Maroc, une part de notre identité »

La mosquée de la Robertsau, « succursale » de la GMS ouverte en 2015 face à la cité de l’Ill, a inauguré son centre culturel le 3 avril. L’événement était l’occasion pour l’équipe franco-marocaine d’également afficher tous les signes de l’ouverture de l’islam d’obédience marocaine à Strasbourg : introduction de la cérémonie par la marocaine Hajar Boussaq, vainqueur du concours international de psalmodie du Coran en Malaisie, présence de la conservatrice du musée du judaïsme de Casablanca dans la délégation du ministère marocain des affaires religieuses… 

Des mosquées de quartiers « facteurs de stabilisation »

Fruit d’un investissement de vingt ans, débuté sous les auspices de Catherine Trautmann, maire dans les années 1990, le projet franco-marocain de la Grande mosquée de Strasbourg a creusé le sillon d’autres lieux de culte musulmans dans les quartiers de Strasbourg. Avant la mise en place en 2003 du Conseil français du culte musulman (CFCM) par l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, de nombreuses associations de la capitale alsacienne s’étaient déjà fédérées dans la Coordination des associations de musulmans de Strasbourg (CAMS). Cette organisation locale s’appuyait sur l’expérience du projet de la GMS pour sortir l’islam strasbourgeois des caves. Délégué général de la GMS, Abdelaziz Choukri raconte :

« Aujourd’hui, la CAMS continue d’exister pour coordonner des actions mineures, mais elle n’a plus vraiment d’utilité puisque le Conseil régional du culte musulman (CRCM) et le CFCM existent et que la GMS est construite. Le raisonnement était que les collectivités locales accorderaient un soutien public à la GMS à la condition qu’il y ait des interlocuteurs représentatifs des lieux de culte, capables de parler d’une seule voix. Aujourd’hui, ces lieux de culte sont en contact direct avec les collectivités locales et représentées dans le CRCM. À l’époque, il y avait une stratégie concertée entre la mairie et la GMS. La Grande mosquée avait la priorité pour faire aboutir son projet puis ouvrirait la voie à d’autres mosquées dans les territoires. Ces lieux de culte devaient être des facteurs de stabilisation et des repères pour la jeunesse. »

Par ces efforts concertés, Strasbourg a vu s’ériger dans ses quartiers depuis 2012 la mosquée de Hautepierre et celle du Neuhof. Deux autres projets sont en passe de se concrétiser à la Montagne-Verte et à Koenigshoffen. À la Montagne-Verte, l’association musulmane bénéficie de la mise à disposition par la Ville d’un local qui est en phase avancée d’aménagement. Celle de Koenigshoffen a racheté un ancien magasin Pro Inter, déjà remboursé aux deux cinquièmes et dont le réaménagement est aussi avancé.

La presque-mosquée de la Meinau veut garder « un islam de France »

Dans la même veine, le projet de L’Eveil Meinau est en train d’aboutir. Après des années de réflexion et de soutien technique de l’équipe franco-marocaine de la GMS, l’association vient d’obtenir son permis de construire pour un chantier estimé à trois millions d’euros. Depuis 1984, L’Eveil Meinau a avancé sur les fronts du cultuel et du culturel à la fois, portée notamment par son emblématique éducateur salarié et imam bénévole, le franco-sénégalais Saliou Faye.

Depuis 2001, les activités cultuelles de l’association de droit local sont regroupées dans un préfabriqué à proximité de la gravière du Baggersee, mis à disposition par la Ville. Une solution temporaire qui ne suffit plus. Mohamed Benazzouz, président de l’Eveil Meinau, explique :

« On a toujours eu une salle de prière dans les locaux de l’association. Au début, il y avait 20 à 30 fidèles par jour. Aujourd’hui pour un jour de fête, on en compte plus d’un millier. Nous avons amorcé la réflexion sur un projet de mosquée en 2012. Il a fallu une grande concertation avec les gens prêts à s’investir bénévolement dans le projet, aussi bien dans son fonctionnement que dans la construction. »

Pour lancer le chantier, Eveil Meinau a besoin de 800 000 euros. Pour certains travaux, l’association sait qu’elle peut compter sur la bonne volonté de petits artisans et d’entrepreneurs volontaires parmi ses fidèles. L’association envisage toutes les pistes de financement, de la sollicitation d’une subvention municipale à celle des pays étrangers comme le Maroc, et l’Arabie Saoudite en passant par les sites Internet de financement participatif. Mais son président insiste, il ne transigera pas sur la neutralité de la mosquée :

« Nous, on souhaite être neutres même si les aides étrangères sont les bienvenues. On reste sur un islam de France. »

La langue française, un enjeu crucial pour les jeunes

En attendant que la mosquée voit le jour, l’association a passé une convention avec la Ville en 2007, sous la mandature de Fabienne Keller (droite), pour pouvoir utiliser le gymnase Jean Fischer pendant les fêtes religieuses. Saliou Faye, fraîchement retraité, met un point d’honneur à traduire ses prédications de l’arabe vers le français. La mosquée d’Eveil Meinau se donne pour mission première l’éducation de la jeunesse :

« C’est pour les prêches en français que beaucoup de jeunes viennent chez nous. Dans un quartier comme celui de la Meinau, avec autant de jeunesse, le fait d’avoir un imam francophone est crucial. Avec une association connue et reconnue, avec un discours clair et net sur l’islam, les gens viennent… »

Rempart contre la radicalisation

En parallèle de ses activités proprement religieuses, Eveil Meinau s’est imposée depuis 2014 comme l’association de référence à Strasbourg dans la lutte contre la radicalisation, alors que plusieurs jeunes de ce quartier sont partis comme djihadistes en Syrie et en Irak :

« Le collectif pour le non-endoctrinement à Strasbourg que nous avons initié avec d’autres associations de quartier et des bénévoles avait trois objectifs : comprendre les départs, à travers des réunions publiques avec les jeunes jusqu’en 2017 en présence de repentis, de philosophes et d’imams invités ; freiner les départs ; et aider les familles. »

Attaché à son imam bénévole, Mohamed Benazzouz met en avant la difficulté pour une association populaire comme Éveil Meinau de trouver des imams à la hauteur des enjeux :

« C’est difficile voire impossible d’avoir des imams salariés. Il y a un paradoxe : on demande aux associations d’avoir des imams français qui maîtrisent aussi l’arabe, qui sont qualifiés et de les payer. Ce sont des cadres supérieurs qui ont un rôle crucial d’éducation. Avec Saliou Faye, on a vu l’écoute de la jeunesse. S’il n’avait pas maîtrisé le français, ça n’aurait sûrement pas été le cas, et alors les jeunes se seraient tournés en nombre vers l’islam de la rue ou vers des lieux de culte louches. »

Nouveaux secteurs, nouveaux besoins

L’urbanisation de Strasbourg crée de nouveaux besoins de lieux de culte. Au Port du Rhin, l’association musulmane du quartier est en discussion avec la Ville pour trouver une salle de prière, au moins pour la période du Ramadan. Partout où elle est sollicitée, l’équipe de la Grande mosquée de Strasbourg assure jouer le rôle de « facilitateur », sans multiplier systématiquement les nouveaux lieux. Abdelaziz Choukri explique ainsi :

« Face aux mutations urbaines, on peut essayer de mutualiser et de travailler sur les cheminements quand c’est possible. Avec le tram, les habitants peuvent aussi rejoindre des lieux de culte ailleurs que dans leurs quartiers. »

À Cronenbourg, la Ville a aménagé une salle de prière. À la Musau, cela n’a pas encore été nécessaire. À la connaissance de Rue89 Strasbourg, deux lieux de culte musulmans historiques échappent à la « stratégie concertée de la Ville et de la GMS » : il s’agit des mosquées de la Gare et de Neudorf, affiliées à des organisations différentes. 

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