Le «très dynamique» culte musulman au Luxembourg

L'édition francophone du Luxemburger Wort publie ce jeudi 7 février un article sur le culte musulman au Grand-Duché et son dynamisme. Il est signé Maurice Fick.

Savez-vous que le Luxembourg dénombre 16 associations islamiques? Savez-vous combien il y a de mosquées? Et où elles se trouvent? Le culte musulman est «très dynamique» et poursuit son évolution depuis la signature de la convention avec l'Etat luxembourgeois. Islamologue et docteure en sciences politiques et sociales, Elsa Pirenne, s'est intéressée de près, durant quatre ans, aux pratiques et à l'évolution des communautés musulmanes qui vivent au Luxembourg. Elle répond à nos questions.

Combien de personnes de confession musulmane vivent au Luxembourg et comment vivent-elles leur religion?

«On ne dispose d'aucun chiffre puisque la loi de mars 1979 interdit de recenser ou de poser des questions sur l'affiliation confessionnelle, philosophique ou religieuse des personnes au Luxembourg. Donc les chercheurs se basent sur les critères de nationalité. Mais ce n'est pas fiable car ils ne prennent pas en compte les convertis, ni les nouvelles générations qui ont la nationalité luxembourgeoise, ni toute une série de nationalités pour lesquelles la religion musulmane n'est pas la religion majoritaire. Comme les Chinois par exemple. Dans le cas très précis du Luxembourg c'est vrai pour les Balkans où les Serbes ne sont pas considérés comme des musulmans parce que ce n'est pas la religion majoritaire. Toutes ces personnes sortent donc des statistiques.

Cela étant dit, on estime que les musulmans forment le 3e ou 4e groupe religieux au Luxembourg, plus ou moins ex æquo avec les protestants. Les premiers étant les catholiques. Les deuxièmes seraient tous ceux qui se rattachent à un mouvement philosophique (athées, agnostiques, etc). Dans ma thèse je parle de 18.000 à 20.000 musulmans mais ces chiffres n'ont pas de fondement statistique.

Comme dans toute religion il y a des gens très pratiquants et d'autres qui le sont moins. Certains se disent musulmans et sont non pratiquants. D'autres ne vont pratiquer que pour les fêtes comme le ramadan. D'autres encore, pratiquent mais uniquement chez eux avec les contraintes de la société luxembourgeoise. Prier cinq fois par jour quand on travaille à temps plein ou se rendre à la prière du vendredi midi ce n'est pas évident. C'est difficile de dire combien sont réellement pratiquants au Luxembourg. A travers mes études, j'ai mis l'accent sur ceux qui fréquentent les associations - soit entre 10 et 15% des gens - mais j'ai rencontré beaucoup de personnes de confession musulmane qui ne les fréquentent pas, pour comprendre également comment ils vivent leur religion au Luxembourg. En Europe, de façon générale, il y a entre 12 et 15% des musulmans qui sont pratiquants dans les mosquées.

Expliquez-nous le fonctionnement de l'association islamique...

L'association musulmane offre un cadre de pratique avec un lieu de culte, une salle de prière, un imam qui va faire la prière et les fidèles qui se mettent derrière lui pour prier. Mais c'est aussi un cadre pour l'éducation religieuse musulmane, comme il n'y en a pas à l'école. C'est aussi un cadre pour permettre aux convertis d'apprendre la pratique. Mais il y a aussi une bibliothèque, les gens s'y retrouvent pour boire un café , se rencontrer, discuter, ou pour une fête. En somme, c'est un lieu dédié à Dieu mais très ouvert. Certaines personnes peuvent passer plusieurs heures à lire le Coran dans la mosquée. Financièrement, les associations vivent grâce aux cotisations des fidèles. Certains musulmans peuvent se rendre dans une association, pour la prière du vendredi par exemple, sans en être membres. Au Luxembourg, les imams sont des bénévoles, rarement des employés.

Combien de lieux de culte permettent aujourd'hui aux musulmans de prier ensemble au Luxembourg? Comment sont-ils répartis sur le territoire?

Fin 2018, j'ai recensé 16 associations islamiques. Mais toutes n'ont pas un lieu de culte. Les lieux de culte se trouvent principalement dans les grandes villes:

  • Deux à Wiltz (CCIN: Centre Culturel Islamique du Nord et AIWL: Association Islamique de Wiltz - Luxembourg)
  • Un à Mamer (CCIL: Centre Culturel Islamique du Grand-Duché du Luxembourg)
  • Quatre à Luxembourg-Ville (AIL: Association Islamique de Luxembourg à Bonnevoie; LJM: Le Juste Milieu à Bonnevoie également; le CIL: Centre Islamique de Luxembourg, près de la gare; et AMAL: Association Musulmane Ahmadiyya Luxembourg, également dans le quartier de la gare.)
  • Deux à Differdange (AIC-Al Rahma: Association Islamique et Culturelle Al Rahma; CICD-A: Centre Culturel Islamique de Differdange Afnane)
  • Trois à Esch-sur-Alzette (AIC-SUD: Association Islamique et Cultuelle du Sud; CICBL: Centre Islamique et Culturel Berat du Luxembourg; AMCO: Association MultiCulturelle de l'Ouest).

La répartition de ces lieux de culte est principalement liée aux concentrations de populations d'origine ou de confession musulmane. Raison pour laquelle dans le Sud il y en a davantage. Et dans le Nord, car très tôt -dès la fin des années 1970- une population d'origine balkanique s'est installée à Wiltz. C'est une des communautés les plus anciennes. A Luxembourg-Ville, il y a davantage de travailleurs frontaliers. Ils ne sont pas nécessairement membres d'associations islamiques au Luxembourg mais participent à la prière du vendredi. Comme c'est le cas au Juste Milieu à Bonnevoie où convergent principalement des Français.

Il y a donc, in fine, 11 lieux de culte. A ceux-ci se rajoutent:

  • A Ettelbruck, le CCINS (Centre Culturel Islamique Nordstad) loue actuellement une salle pour le vendredi et construit un futur lieu de culte à Diekirch.
  • A Mersch, l'Association Fraternelle Musulmane loue une salle communale le vendredi midi dans la commune, à Bersbach.

Les autres associations que j'ai recensées n'ont pas de lieu de culte: l'Association des soufis tijanis du Luxembourg (Luxembourg-ville, sans lieu de culte) et l'Association CCIF (Centre Culturel Islamique du Foutah).

Quelle association islamique rassemble le plus de fidèles lors de la prière du vendredi?

L'association Le Juste Milieu à Luxembourg-Ville rassemble clairement un très grand nombre de fidèles pour la prière du vendredi. Essentiellement des musulmans d'origine maghrébine mais aussi des frontaliers, des Bosniaques et des convertis. Elle se trouve à Bonnevoie, derrière la gare. Au Juste Milieu il y a une grande salle de prière pour les hommes et une salle pour les femmes avec retransmission du sermon par micro. Entre 500 et 850 personnes y viennent pour la prière du vendredi midi. C'est l'équivalent de la prière du dimanche chez les catholiques. En islam, il y a cinq piliers, qui sont des devoirs religieux. Parmi ceux-ci figurent la prière. Pour les hommes, faire la prière du vendredi midi à la mosquée peut être considéré comme obligatoire.

 

Ce lieu de culte a été créé en 2008. Il a eu beaucoup de succès dès le départ pour plusieurs raisons: il est vraiment bien placé derrière la gare, il y a la proximité avec les transports en commun mais aussi avec l'autoroute et il y a de la place dans la mosquée, pour prier. Maintenant c'est devenu plus délicat, car ils font deux prières le vendredi midi, tant il y avait de monde. C'est la seule mosquée de Luxembourg qui fait deux prières le vendredi midi. Elles se font en français et en arabe. Au Centre Culturel Islamique du Grand-Duché du Luxembourg à Mamer, le sermon se fait en bosniaque, anglais et français. Les autres associations font une prière en bosniaque. 

Même s'il y a moins de monde, le centre de Mamer, le CCIL, et le centre de Differdange (CICD-Afnane) rassemblent aussi un certain nombre de fidèles le vendredi midi.

Vous venez de faire de longues recherches sur les associations islamiques au Grand-Duché. Comment brosseriez-vous -en quelques grands points- le tableau du culte musulman aujourd'hui au Luxembourg?

Il est très dynamique de par le fait que de nouvelles associations se créent, des activités qui se mettent en place, la Shoura qui continue à se structurer. Autre grand point du culte musulman au Luxembourg c'est la particularité balkanique qui reste aujourd'hui encore prédominante. Et qui est vraiment différente du reste de l'Europe. A part, la Suisse qui a aussi des grandes communautés balkaniques. Tandis que dans le reste de l'Europe, ce sont beaucoup des communautés turques et maghrébines. 

Ici, ces personnes de confession musulmane qui viennent des Balkans ont, en plus, connu un traumatisme très important avec les guerres dans les Balkans. Et c'est une communauté qui est aussi relativement récente, jeune. Hormis Wiltz et Mamer, créé en 1984, la majorité des centres ont été créés autour de 2008-2010, cela fait donc juste une dizaine d'années. Cet «islam européen» que l'on connaît très peu en Europe est une autre particularité.

Fondée en 2003, la Shoura est l'interlocuteur historique et unique du culte musulman face à l'Etat luxembourgeois avec lequel elle a signé en 2015 la convention reconnaissant le culte musulman. Mais la Shoura s'est restructurée ces dernières années...

La Shoura est un interlocuteur uniquement administratif, elle n'a aucune compétence religieuse. Fondée de façon informelle en 2003, elle continue de se structurer. De 2003 à 2011 c'était une structure informelle. En juillet 2011 elle a organisé ses premières élections et ses membres élus ont fondé la composition de la première Shoura formelle. A suivi, une deuxième période électorale en 2014 et une dernière en décembre 2018. A ce moment-là, il y a eu une vraie restructuration puisque la Shoura a changé son règlement électoral. 

Avant 2018, tout musulman membre d'une association islamique pouvait s'inscrire sur les listes pour participer aux élections et ceux qui n'étaient pas membres pouvaient faire une demande directement à la Shoura pour participer. Ce système électoral a changé en 2018 pour passer, comme cela existe en France, à un système de grands électeurs. C'est-à-dire que les musulmans lambda ne peuvent plus participer aux élections mais ce sont des grands électeurs qui sont commis d'office (les anciens membres de la Shoura, les membres de la Shoura, les imams, des personnes qui ont des responsabilités) et des membres désignés - les plus actifs dans les associations souvent - qui votent. 

On voit que depuis 2015 - depuis que la Shoura a signé la convention avec l'Etat pour le culte islamique - elle continue de se structurer. Six associations sont membres de la Shoura aujourd'hui et trois sont membres observateurs, Pendant trois ans, ces dernières participent aux discussions et négociations mais n'ont pas voix au chapitre. Mi-janvier, Faruk Licina a été désigné comme le nouveau président de la Shoura. C'est l'ancien président du Centre Culturel Islamique du Grand-Duché de Luxembourg de Mamer.

En 2015, l'aide de l'Etat de 2.480 euros annuels à la communauté musulmane est passée à 450.000 euros. Forcément c'est un autre enjeu...

Evidemment 450.000 euros c'est un autre budget à gérer. Cette somme permet aussi aujourd'hui à la Shoura d'avoir des bureaux au Kirchberg, un secrétaire général, de pouvoir participer plus facilement à toute une série de réunions et puis, cet argent est redistribué selon des modalités différentes aux diverses associations pour l'exercice du culte.

Comme je l'ai expliqué, chaque association se débrouille avec les dons des fidèles. De sorte que des associations ont plus de membres, donc plus d'argent et vice-versa. D'autres sont à Wiltz où le loyer coûte moins cher qu'à Luxembourg-Ville, etc. Certains ont des imams ou des professeurs qui sont payés alors que la plupart sont bénévoles. Et puis 450.000 euros ça crée de nouvelles attentes... Que ce soit en termes de construction de lieux de culte, de renouvellement de lieux de culte, de paiement de salaires de certains imams, etc.

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